[PORTRAIT] STEPHANE DE ROUVILLE, UN PASSIONNÉ SUR LES ROUTES DU MONDE

Interview de Stéphane de Rouville, un photoreporter indépendant qui depuis 10 ans vadrouille sur les routes du monde à la rencontre notamment des derniers peuples nomades et du monde caravanier. Une belle source d’inspiration et d’énergie que nous avions envie de vous communiquer !  

La liste des aventures menées par Stéphane de Rouville est longue, tout comme les routes qu’il a empruntées. Ses périples l’ont par exemple amené à traverser la moitié du Soudan à dos de dromadaire, à vivre un hiver avec les nomades de l’Himalaya indien ou à accompagner des nomades Éven sur les rivières gelées de Yakoutie, la république la plus froide de Russie.

Stéphane De Rouville photoreporter

Chaque voyage s’est fait dans le respect des peuples, de leur culture et de leurs traditions. Curieuse d’en savoir plus sur ses déplacements aux côtés des derniers nomades, l’équipe d’Hiking on the Moon est allée à sa rencontre.

[Hiking on the Moon] Qu’est-ce qui t’as donné envie de voyager ?
Stéphane de Rouville : De manière générale, mon envie de voyager est liée à deux images qui m’ont marquées étant enfant. La première, un voyage au Sénégal avec mes parents:nous mangions avec les Sénégalais dans le même plat, avec les doigts. Du haut de mes 14 ans, j’ai trouvé ça magique. Quant à la seconde image, il s’agit des photos de la mine d’or de Serra Pelada au Brésil, prises par Sebastião Salgado et publiées dans le magazine GEO. Cet immense trou était à l’époque la plus grande mine sauvage à ciel ouvert au monde et attirait des dizaines de milliers de Brésiliens infortunés venus tenter leur chance. En voyant ces photos, je me souviens m’être dit : « un jour j’irai ». Et 4 ans plus tard, c’est devenu la destination de mon premier voyage en solo, j’avais alors 18 ans.

Altiplano bolivien vu par Stephane de Rouville

[HKG] Est-ce aussi par des images que tu as eu envie de partir sur les routes aux côtés des derniers nomades ?
Stéphane de Rouville : Plutôt par un article ! Après le Brésil, les voyages se sont enchaînés, j’ai vu beaucoup de choses étonnantes, mais pas en lien avec les nomades. Puis, un jour j’ai lu un article sur les légendaires caravanes de sel qui partaient du Salar d’Uyuni en Bolivie et j’ai eu envie d’y aller. Je me suis lancé dans cette aventure en 2002, sans savoir si elles existaient encore. J’ai parcouru des kilomètres et des kilomètres à pied et en vélo, je me suis rendu dans différents villages pour interroger des dizaines de personnes. À chaque fois je me heurtais à la même réponse : ces caravanes n’existent plus depuis 20 ans. Alors que j’allais me résigner, j’ai fait la bonne rencontre : un vieux paysan m’a dit, d’un air enjoué, qu’il restait encore quelques caravaniers et que l’un d’entre eux se trouvait dans un village tout proche, prêt à partir ! C’est comme ça que je me suis retrouvé aux côtés de Don Alejo, un llamero (éleveur de lamas) Quechua, au visage buriné et à la boule de coca constamment en bouche. Ainsi, nous sommes partis tous les deux, pendant 25 jours pour troquer ses 40 blocs de sel contre des pommes de terre et du maïs, éléments essentiels pour nourrir sa famille pendant un an. Durant cette aventure, j’ai appris quelque chose toutes les dix minutes et me suis dit que c’était une chance incroyable de faire partie d’une telle expédition !

Nomades Even, Setaphe de Rouville, Yakoutie

[HKG] Combien de voyages « sur la route » as-tu à ton actif ?
Stéphane de Rouville : Près d’une dizaine de mes voyages ont un lien avec le déplacement de populations, que ce soit pour le commerce ou non. Il y a d’abord eu la Bolivie, élément déclencheur, puis mon expérience avec les nomades du Changtang, dans l’Himalaya indien. Ensuite j’ai pris part à une caravane de dromadaires qui allait du Soudan à l’Égypte, et j’ai accompagné un incroyable convoi mené par des rennes sur une rivière gelée de Yakoutie, en Russie. Après quoi je suis parti au Nigeria à la rencontre des pasteurs nomades Fulani, au Pérou avec deux caravaniers Quechua en direction d’une mine de sel. En parallèle, j’ai aussi accompagné des convoyeurs de bois à bord d’immenses radeaux sur les routes fluviales du Bangladesh, du Nigeria, de Kalimantan (Bornéo), de Colombie, du Pérou et des Philippines, pour des périples qui peuvent durer des semaines.

Danse guerriere par Stephane de Rouville au Soudan

[HKG] Dans quelle optique fais-tu ces voyages ?
Stéphane de Rouville : Je voyage car je ne veux pas seulement voir les choses dans les pages d’un livre ou à la télévision. Pour moi c’est une chance immense de pouvoir vivre et observer les derniers lambeaux de ces patrimoines culturels immatériels de l’humanité. Dans 20 ans, tout ça n’existera plus, j’ai donc envie d’y assister avant que cela ne disparaisse.
De plus, ces reportages sont aussi le moyen de mettre l’accent sur ces peuples, leur travail et de laisser une trace. Après mes voyages, je reste, quand cela est possible, en contact avec eux. Je leur envoie les photos que j’ai prises, ce qui leur fait très plaisir. Ils peuvent ainsi montrer ce qu’ils font à leur famille.

[HKG] Comment choisis-tu tes voyages ?
Stéphane de Rouville : Sur Internet il y a très peu d’infos sur les voyages qui m’intéressent et à partir du moment où c’est dans un guide, je sais que ce n’est pas pour moi. Je recherche plutôt dans de très vieux livres, je rencontre régulièrement des ethnologues ou anthropologues et ensuite, c’est un peu une histoire d’intuition, de chance, de rencontres, de patience et de détermination.

Stéphane de rouville Pêcheur Intha, Lac Inle, Myanmar,

[HKG] Tu te prépares ?
Stéphane de Rouville : Avant chaque voyage, j’apprends la langue qui est la plus parlée dans le pays où je me rends, c’est la condition sine qua non à sa réussite. Les gens sont rassurés et très touchés quand ils se rendent compte que je les comprends.
Et pour montrer que je souhaite les rencontrer pour de bonnes intentions, j’emmène sur moi des photos de mes voyages passés.

[HKG] Comment t’adaptes-tu au rythme de vie de ces différents peuples ?
Stéphane de Rouville : Tout simplement en me mettant au pli ! L’adaptation est la clé de tels voyages, tout comme le fait d’avoir de bons anticorps et de ne pas être frileux. Par exemple, il ne faut pas craindre de boire du thé salé et de manger la même chose chaque jour, pendant plusieurs mois.
De leur côté, les nomades vont s’assurer de ma capacité à les suivre en me faisant passer des « tests ». Lorsque j’ai voulu me joindre à la caravane qui allait traverser le Soudan, ils m’ont demandé d’acheter un dromadaire, de m’entraîner à le monter, mais aussi de dormir dehors comme eux. Après quoi, ils ont estimé que j’étais capable de prendre la route à leurs côtés. Ils pensent avant tout à leurs animaux et à leur survie, il ne faut en aucun cas que je sois un poids pour eux et que je risque de compromettre leur grande traversée.

Caravaniers Soudan par Stéphane de Rouville

[HKG] En voyage, t’arrives-t-il de te demander ce que tu fais là ?
Stéphane de Rouville : Oui, tout le temps, principalement à cause des problèmes rencontrés avec la police. Je me fais presque systématiquement arrêter, ils aiment bien taquiner « le gars qui n’a rien à faire là » et ont parfois (surtout pour les radeaux) des intérêts cachés. Il m’est également arrivé de me retrouver « coincé » dans un village de la côte pacifique colombienne aux mains des narcotrafiquants, ou encore d’embarquer à bord d’un boutre de contrebandiers reliant le nord du Mozambique à Zanzibar… Mais ce que m’apportent ces voyages, aussi bien en termes de rencontres que de découvertes, compensent pleinement les moments de galère.

[HKG] Y a-t-il un itinéraire qui t’a plus marqué que les autres ?
Stéphane de Rouville : Honnêtement, tous mes voyages ont été fantastiques car il y a toujours cette notion d’émerveillement en lien avec ce qu’on voit des différents peuples et de leurs coutumes. C’est très difficile d’expliquer ce que l’on ressent après de telles expériences. Mêmes si les images sont là pour exprimer ce qu’on a vu, c’est compliqué de retransmettre les émotions. Il faut le vivre pour le comprendre. Mais s’il faut vraiment choisir le plus marquant, je dirais la Bolivie car c’est la première grande caravane à laquelle j’ai pris part. Partir seul avec Don Alejo, en compagnie de 29 lamas qui avaient peur de tout, même d’un lièvre ! Il faisait – 20 °C chaque nuit et nous savions que les pumas étaient tout proches. J’avais beau avoir un Quechua à côté de moi, je n’avais pas de tente !

Stéphane de Rouville rencontre les caravaniers au perou

[HKG] Que retiens-tu de tes échanges avec eux ?
Stéphane de Rouville : À leur contact, je me suis rendu compte que contrairement à ce qu’on peut penser en Occident, leur mode de vie n’a rien à voir avec la liberté. Ils ne se déplacent pas par choix, mais par obligation pour assurer la survie de leur famille ou de leurs bêtes. Bien qu’ils soient très fiers de leur culture et du métier qu’ils exercent, tout comme leurs ancêtres le faisaient, ils comprennent que leurs enfants veuillent un rythme de vie différent.
Je garde aussi en tête des êtres humbles, honnêtes, solidaires, profondément humains et qui m’ont impressionné de par la connaissance parfaite qu’ils ont de leur environnement. Ils n’ont ni montre, ni carte, pourtant ils ont un sens du temps qui passe et de l’orientation surdéveloppé. Ils possèdent également un savoir très pointu sur les plantes et leurs bienfaits.

Radeau de bois Indonésie Stephane de Rouville

[HKG] Tu nous as parlé des effets néfastes de la modernisation sur ces peuples. Arrivent-ils quand même à garder les éléments forts de leur culture ?
Stéphane de Rouville : Difficilement. La culture se perd au fur et à mesure que les anciens disparaissent. La musique, les paroles des chants, les rites ou encore la langue natale. Prenons l’exemple des Évens de Yakoutie : les plus jeunes ne parlent plus l’Éven, mais uniquement le Russe qui est la langue du gouvernement. On peut faire le même constat concernant leur tenue vestimentaire : ils veulent s’habiller à la mode occidentale, au détriment des tenues traditionnelles. Pour la petite anecdote, ils m’ont quand même expliqué que lorsque les températures frôlent les – 50 °C, voire – 60 °C, ils remettent leurs vêtements en peaux de bêtes, bien plus efficaces dans ce cas.
En référence aux conditions de vie difficiles des nomades, il est compréhensible que certains aspects de la culture se perdent et que les nouvelles générations soient attirées par les lumières de la ville et par des métiers moins laborieux qui leur permettront de s’offrir ce qu’ils voient à la télé. À travers mes photos, j’espère pouvoir immortaliser ces éléments marquants, pour que tout ne disparaisse pas complètement.

Salines de Maras Pérou Stephane de Rouville

[HKG] As-tu trouvé des éléments de similitudes entre chaque peuple ?
Stéphane de Rouville : Dans ces « sociétés de survie », tout a une utilité, le gâchis n’existe pas. Le moindre petit bout de laine sera récupéré, le moindre minuscule lambeau de chair sur un os sera mangé. J’ai aussi pu remarquer au contact de différents peuples que leur notion de beauté est très éloignée de celle que nous avons en Occident. Pour eux, la beauté n’est pas liée à l’esthétique, mais au côté pratique : par exemple, les nomades du Changtang vont trouver très beau un monastère moderne, fait de béton et pourvu d’électricité.

Autre point commun : la façon de faire les nœuds lorsqu’ils doivent charger des marchandises sur leurs animaux. Qu’il s’agisse de fixer une cargaison sur des yacks dans l’Himalaya indien ou sur des lamas au Pérou j’ai observé les mêmes gestes. C’est assez impressionnant sachant qu’il existe des centaines de façons différentes de faire des nœuds. Cela nous montre que si ces peuples nomades ont réussi à survivre dans ces conditions, c’est grâce à la justesse de leurs gestes.

Ils ont tous aussi un côté très protecteur. Très heureux d’accueillir un visiteur qui vient de loin, d’un monde bien différent, ils font tout pour que vous vous sentiez bien et ne manquiez de rien au sein de leur communauté. Dans les rares moments de détente, nous échangeons sur nos modes de vie respectifs. Ils sont curieux de connaître le mien, et très fiers de me raconter leur histoire et celle de leurs ancêtres.

Enfin, on peut dire que malheureusement les peuples nomades ne sont pas bien perçus par les sédentaires. Au Nigeria, les pasteurs nomades sont souvent en conflit avec les exploitants de terres privées qu’ils doivent forcément traverser pour déplacer leurs vaches. En Amérique du Sud, les caravaniers ne sont pas aimés en raison de leur accent, de leur couleur de peau, et ils sont vus comme des mauvaises personnes possédant des pouvoirs magiques.

[HKG] Quelle est ta prochaine destination ?
Stéphane de Rouville : Sans doute la République démocratique du Congo, toujours pour partir à la rencontre des peuples isolés, comme les Pygmées. De plus, comme les mines m’intéressent beaucoup, le Congo est une destination intéressante sachant que ce pays détient 80 % des mines de Coltan, un alliage indispensable à la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs. Cette matière première est au cœur du conflit qui meurtrit la RDC. Il y a également des radeaux de bois. Enfin, j’aurai la chance d’admirer des pêcheurs sur leurs échafaudages en bambou, un petit plus du voyage !

Cet interview est tiré du 11ème numéro du magazine Hiking on the Moon.
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